Rébecca François
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L’art est en cela essentiel qu’il n’est qu’une tentative perpétuelle de dire quelque chose qui reste toujours à dire.  Il permet de surmonter et de partager, l’espace d’un instant, notre incapacité à vivre dans le monde tel qu’il nous est proposé. Ces moments sont rares, envoutants, magiques et précieux. L’œuvre de Gérald Panighi procure ce transport et plaisir. 
Pour Gérald, cette tentative est une nécessité qui s’est mue sur une vingtaine d’années en un processus de travail monomaniaque : la confrontation redessinée d'une image trouvée et d'une bribe de conversation lue ou entendue. Gérald s'est engagé dans une chasse obsessionnelle et addictive qui lui colle à la peau, s'aimante jusqu'au délestage sur la feuille de papier dans un éternel recommencé. La fenêtre de tir est étroite, meurtrière : elle ouvre sur un large champ de vision, sécurise, protège. Pas de pas de côté, pas d'à côté. Un seul angle d’attaque comme une position latérale de sécurité, un réflexe de survie.
Cette échappatoire se développe dans une grande précarité. Elle se fixe sur une feuille de papier volante, qui déteste la blancheur, se tache, se souille, se déchire, se corne de manière volontaire et accidentelle, comme un corps abîmé, sublimé. Il y a une grande variété de petits formats, horizontaux ou verticaux, puis, avec le temps, de plus grands.  À l’atelier, les feuilles passent indistinctement de la table lumineuse au sol où elles se regroupent en tas, avant d’être épinglées au mur, de manière temporaire, à moins qu'elles ne soient encadrées par d’autres.  À l’image des papillons (et des humains), elles forment des nuées serrées qui partent en migration. Libres, autonomes et unies. L’essaim s’agrippe à l’espace comme pour s’y réfugier, y proliférer.
La pratique de Gérald requiert peu. Peu de place, la largeur d’un bureau. Peu de moyens : des magazines et des anecdotes ou un accès internet avec une imprimante, une table rétroéclairée, une machine à écrire, une feuille, un crayon gris et parfois des crayons de couleurs, de l’huile de lin. On est dans un roman noir. Peu de transport également ; une exposition peut être contenue dans des cartons à dessin. Peu de technique enfin. Le décalquage n’est-il pas l’art du parfait mauvais élève ? En apparence seulement car le redessin est un art subtil qu’il faut savoir manier pour sublimer la magie et vitalité des traits, pour arranger et détourner l’image aux fins de son propre dessin. C’est l’art de la modestie par excellence. D’ailleurs, le report, tout comme l’écriture tapuscrite, sont des tactiques de retrait, des parades d’effacement masquant le personnel, l’intime sous le fard de l’anonymat. Ces remparts offrent à Gérald un terrain de jeu bien gardé : l’art de l’association et de la composition entre l’image, la feuille et le texte.
Gérald s’accroche à l’image. Une image qui ne convoque pas le réel mais une reproduction du monde, une reproduction, bas de gamme, tirée de bandes dessinées peuplées d’héros et d’héroïnes inconnu.e.s, de romans-photos datés et d’affiches de cinéma de seconde zone.  On côtoie des pin-up désemparées, des voitures accidentées, des scènes de luttes et des tendres baisers, des animaux stoïques et des insectes, des plantes et des fleurs coupées. Les figures sont souvent enveloppées d’un halo, à la fois auréole sacrée, tache grasse et plaie suintante.
Le transfert, le remake, le sampling, créent des saynètes assez trash qui participent de différents espace-temps. La répétition, la redite forment des boucles spatio-temporelles. L’iconographie détournée, le papier souillé, le texte tapé à la machine à écrire, les sujets qui évoquent les années 1960-70 brouillent un peu plus les repères et frontières. Les combinaisons et décalages, si incongrues, si absurdes qu’ils puissent paraitre, n’en sont pas moins toujours d’une extrême sagacité et justesse.
Gérald s’accroche au texte, retient la phrase de trop, la phrase cinglante, telle quelle, avec ses faiblesses et ses bassesses.
Cette tentative essentielle, nécessaire, précaire ne cesse d’exhorter les cris, souffles et soubresauts de la vie. Elle relate des situations qui expriment la difficulté de vivre : des faits divers extraits de la presse écrite, des anecdotes trouvées sur des forums de discussion sur le net, des phrases vécues ou entendues ici et là. Les morceaux choisis exultent la vulnérabilité de l'humanité, dans toute sa profondeur et sa trivialité, dans toute sa noirceur et ses espérances. Ils dépeignent les paradoxes les plus amères, dévoilent des confidences impudiques, lancent des pics glaçants, se jouent des malentendus.
 
Les compositions happent avec fulgurance, violence et magie. Elles relient le bas de gamme et la détresse à la subtilité poétique. Elles s'accrochent à la chair tout en accordant une large place au vide, un vide maculé de vie, de taches, de pics et de coups.
Comme dans un Mauvais trip (2009) ou dans une Série Blanche (2009), superhéros et héroïnes sont confronté.es à la dure réalité du quotidien des personnes touchées par l’alcoolisme et la toxicomanie, avec leurs « dommages collatéraux ». Ainsi, les pin-up de Bonne journée les diurnes (2013) qui jouent avec allégresse avec le papier découpé La Gerbe d’Henri Matisse s’abiment devant les constats glaçants reportées par fragments. Dans la série Elle faisait semblant de lire des offres d’emplois (2017), les messages épinglés au mur ont laissé place à la beauté funèbre de papillons naturalisés se heurtant aux commentaires prélevés sur des forums dédiés à la recherche d’emploi. Avec Nice matin / Viticole (2011), ce sont des extraits de faits divers du journal local qui sont rapprochés de paysages d’étiquettes de vin. Avec Ils ont tous été réincarnés (2013), ce sont des tribulations amoureuses et autres liaisons dangereuses qui se greffent à des roses aussi romantiques que toxiques.
Ces mots volés assurent autant qu’ils assument. Ils touchent collectivement à l’intime. Gérald libère clairement la parole, à coup de dessins. Son œuvre est un hymne aux vies dévaluées, minimisées, cachées ou non assumées qui sont légion et imbriquées dans tous les interstices de la société. Son œuvre met en partage la force et désolation d'être au monde. Et moi, et vous, où et qui sommes-nous dans tout ça ? Certainement pas comme on le laisse paraitre.

 
 
 
 
 
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