Rébecca François
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Contenir la mer

Anne-Laure Wuillai met la mer en sachet, dans des sacs plastiques thermosoudés. Elle multiplie les petites quantités de dix, quinze, vingt-cinq centilitres, les range dans des coffrets comme on collectionne des livres, les dispose sur des présentoirs à cartes postales comme des objets-souvenirs, les enfile sur des tiges métalliques comme dans un rayonnage de grandes surfaces. Elle stocke aussi l’eau de mer en gros, dans des sacs d’un litre, d’un litre cinq, qu’elle entasse dans des caddies et des gabions ou qu’elle accumule au sol jusqu’à dessiner un parterre d’eau ou une vague.
 
Déployée en kit, la mer est contenue, maîtrisée. Facile à transporter et à manipuler, elle devient une matière sculpturale, à portée de mains. L’hyper-conditionnement crée paradoxalement un rapport sensible puissant.  L’envie de toucher, de faire couler la mer entre ses doigts, sans se mouiller, est irrépressible ; comme si les sacs plastiques d’eau de mer pouvaient détenir une promesse de soin, une application thérapeutique, un geste de protection et de préservation.
 
Enveloppée dans les limites du quotidien, la mer est gardée près de soi, dans les étagères d’une vitrine ou les tiroirs d’une commode, dans des pots à pharmacie, des fioles et des flacons. Tel un vestige, elle est recueillie dans de précieux écrins : des poudriers, des tabatières, des moules à savon et des encriers. Dans le tabouret d’un cireur, l’océan trouve une cachette secrète. Calée sur une draisienne d’enfant, la mer peut courir dans l’appartement. Ces objets-réservoirs de bois, de verre et de métal, chinés et retapés, racontent une histoire passée, présente et future. Ils évoquent un environnement domestique où la mer peut encore trouver refuge.
 
Dans ce conservatoire poétique, l’artiste examine l’évolution des écosystèmes, la formation des algues, les sédiments et les posidonies. Elle regarde l’eau s’évaporer et les strates se former sur les tubes à essai. Le prélèvement, l’échantillonnage, le flaconnage procèdent d’un geste performatif. Cinq flacons identiques ont été créés pour contenir chaque océan (Space Oddity, 2016) ; certains sont encore vides, en attente de l’eau prélevée. Sur un carrousel, sont exposés des échantillons provenant des plages accessibles depuis le sentier du littoral azuréen d’Antibes à Cap d’Ail. D’autres contenants retracent ses pérégrinations de Port Cros à Menton.
 
L’artiste expérimente, dessine, sculpte avec la mer dans un geste de cocréation, d’interaction et même d’exploitation. Au sol, elle façonne un paysage évolutif : une goutte d’eau salée d’un mètre de diamètre sur une plaque métallique légèrement incurvée crée des effets de cristallisation, de craquèlement et de la corrosion sans cesse renouvelés.  Avec une ampoule à décanter, l’océan devient une machine à dessiner. Le goutte à goutte trace une efflorescence sur une plaque de métal qui peut créer des dessins à la chaîne.
 
Prenons en nos mains cette merveilleuse boule à neige. Tournons-la et admirons la mer Méditerranée avec ses particules plastiques en suspension. Anne-Laure Wuillai contient la mer comme on accapare le monde, en la domestiquant, en la ramenant à l’échelle et à la mesure humaine. Elle met la mer sous emballage plastique, en boîte, au litre et au carré, la glisse dans les moindres recoins du quotidien comme une alerte. Aujourd’hui, 90% des objets consommés sont transportés par voie maritime. Anne-Laure Wuillai rejoue cette optimisation marchande de l’océan et invite à contempler les désastres invisibles. Sur les porte-conteneurs qui naviguent sur les mers exploitées, l’accumulation des conteneurs standardisées évoquent des palettes de couleurs : rouge, vert, jaune, bleu, orange, violet, noir, gris, marron… Ces gammes chromatiques sont déclinées en dessins par l’artiste comme un requiem océanique.
 
L’eau de mer est ainsi bleuie. Mélangée à du colorant E133, elle se fige et se stabilise en un bleu intense et brillant. Elle devient imputrescible, inaltérable. La coloration ouvre un nuancier de bleu qui adopte le jeu de l’industrie agroalimentaire. Plus bleue que bleu, l’eau de mer colorée est davantage attractive, proche des désirs de l’inconscient, au détriment du naturel, du sain, du sauvage. Cette bleuification rejoue les excès du tourisme de masse. Elle crée des paradis artificiels sans en dévoiler les revers. Deux fines structures murales en Plexiglass emplies d’eaux aux couleurs acidulées (un rectangle bleu et un cercle jaune) stylisent la vue idyllique d’un coucher de soleil sur la mer cristaline (Paysage artificiel, 2018).
La mer est aussi contenue dans des piscines à demi basculées, balancées dans l’espace, comme des ornements (Bleu Piscine, 2020). Ces sculptures plus blanches que blanches, à l’eau plus bleue que bleu, semblent manifestement et immédiatement contraire à la raison, à rebours de la sauvegarde de la biodiversité, de l’économie d’énergie, de la lutte contre la sécheresse et les polluants chimiques.
La question de la juste couleur de l’eau habite la pratique de l’artiste, de la création de nuanciers confectionnés avec de la peinture acrylique sur bois (Cyanomètre, 2016) ou avec de l’eau colorée disposée dans des tubes à essai (Chromatique littoral, 2019) au choix de la bonne couleur (Ocean Chart, 2019) engageant l’inconscient, l’utopique, l’idéal, l’imaginaire.
 
Piégée dans une structure à bascule (Terrain Vague, 2019), la mer au bleu intense peut tanguer et devenir tempête sans être chavirée. Saura-t-on trouver l’équilibre ? 
 
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